Art et science : un dialogue à travers le verre

Jacques Lucas et Chantal Royant échangent autour du verre

Le verre ne se réduit ni à l'art, ni à ses dimensions technologiques. Amoureux de ce matériau, le scientifique Jacques Lucas et l'artiste Chantal Royant dialoguent entre leurs univers, dont les frontières ne sont pas toujours opaques.

Didier Le Coq

Quel rapport existe-t-il entre un chercheur reconnu, spécialiste du verre et académicien des sciences, et un sculpteur de verre, qui expose ses créations aux quatre coins du monde ? Chantal Royant travaille le verre depuis les années 80, avec l'avant-garde californienne du « Studio glass mouvement ». Elle était en quête d'un discours scientifique sur ce matériau mystérieux. « Je suis confrontée à la chimie et à la physique, du fait de la matière que je travaille. J'étudie les compositions du verre, les compatibilités, le graphique de température, les points de fusions, les points de tension et les recuissons ». Jacques Lucas, lui, effectuait auparavant des recherches en chimie du solide, avant de tomber accidentellement sur le verre. « Avec ses jeux de lumière, ses volumes, ses transparences, la versatilité dans sa mise en forme, c'est un matériau docile, qui a une supériorité totale sur tous les autres ».

« Bluffé par ses réalisations »

En 2004, Chantal Royant a visité le laboratoire « Verres et céramiques  » de Jacques Lucas. « J'ai été très impressionnée par le mécanisme pour étirer le verre et créer des fibres optiques », se souvient-elle. « J'ai été bluffé par ses réalisations, notamment sa production de bijoux », répond Jacques Lucas. Nommé à l'Académie des sciences, il a alors pensé à elle, l'an dernier, pour réaliser le pommeau de son épée. Dans l'épaisseur d'un verre dichroïque, où les couleurs s'irisent, une trame de fils noirs évoque l'idée d'un tissu, souple et fluide. « Cette idée d'une trame de fils est géniale, s'exclame Jacques Lucas. C'est un clin d'œil à la moitié des activités du laboratoire,  où nous travaillons sur le verre noir ».
Le pommeau n'est pas né instantanément. « J'ai cogité et fusionné plusieurs lingots d'essais, se souvient Chantal Royant. Le verre est tellement malléable ! Il faut faire des prototypes. C'est une matière vivante, qui alimente la recherche ». Jacques Lucas en convient : « Au départ, c'est impossible d'imaginer ce qu'un produit en verre va donner. C'est  un matériau extrêmement capricieux, qu'on ne domine qu'avec le temps. Il faut beaucoup d'humilité ». Le verre a en effet un gros défaut : il ne conduit pas la chaleur, donc il casse quand il refroidit. « Le verre chauffe, se dilate et se rétracte au refroidissement, explique Chantal Royant. Pour associer différents verres, il faut qu'ils aient le même coefficient de dilatation, sinon il y a fracture ou cassure».

Nicolas Guillas

Un chaos maîtrisé

L'un de ses secrets d'artiste consiste ainsi à créer, en stratifiant différents verres compatibles, un objet hétéroclite, où des bulles d'air emprisonnées naissent au croisement d'un maillage. « C'est un chaos maîtrisé, s'émerveille Jacques Lucas. Des bulles de gaz naissent sur les imperfections du verre et cherchent à s'échapper. Chantal contrôle cette expansion sauvage, qui dépend de la viscosité du verre ». Les deux passionnés n'en finissent pas d'échanger leurs recettes, autour de la cuisson et de la recuisson du verre. « La recuisson à partir de 600 ° C sert à stabiliser la matière, note Chantal Royant. Car lorsque la température baisse, après la fusion, les tensions se renforcent entre les différentes parties du verre, dont la structure change d'un endroit à un autre ». Pas facile alors d'éviter les fractures, en jouant sur des temps de recuisson, qui s'étirent parfois sur... 40 jours. « S'il faut 40 jours pour que l'homogénéité se fasse, c'est parce que les atomes bougent lentement dans ce milieu visqueux, explique Jacques Lucas. Leur parcours moyen est très lent, de quelques microns par jour ».

« Une quête »

Au-delà du verre, ce dialogue abolit la distance entre artiste et scientifique. « Nous avons le même statut, ose Jacques Lucas. Nous n'avons pas le droit de refaire ce qui a déjà été fait. Contrairement à l'ingénieur, qui doit savoir reproduire, le chercheur mène une quête, il doit être original en permanence. C'est la même démarche que celle de l'artiste ». Quant à la magie de la trouvaille, l'académicien estime qu' « en recherche, la démarche rationnelle ne suffit pas. Par contre, l'expérimentation permanente, j'y crois ». « Moi aussi, confirme Chantal Royant. En amont, il y a la force de l'intuition ». Il est le premier académicien des sciences en Bretagne, ils sont seulement une quinzaine d'artiste contemporains en France à sculpter le verre, comme elle. Ces deux Rennais, originaires du Centre-Bretagne et ayant chacun vécu aux Etats-Unis, repoussent les frontières du verre.

NG

Contacts : Chantal Royant, tél. : 02 99 67 92 58, chantal.royant@wanadoo.fr, www.idverre.net/royant
Jacques Lucas, tél : 02 23 23 62 60, jacques.lucas@univ-rennes1.fr, www.verceram.univ-rennes1.fr


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Article publié en Juillet-Août 2006
dans Sciences Ouest n°234
 

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